Retour 25 mars 2026

Du vécu au verdict : des jeunes issus de l’asile débattent au FIFDH


Depuis une vingtaine d’années, le FIFDH - Festival du film et forum international sur les droits humains accueille en son sein le jury des jeunes qui décerne deux prix à des films en compétition. Initié par Dominique Hartmann, enseignant en arts visuels et médiateur culturel, il est composé de jeunes de tous horizons. Cette année, pour la première fois, des collégiennes et collégiens genevois dialoguent avec des jeunes issus de la migration qui sont accompagnés par notre institution. Reportage.
 

De gauche à droite : Askadirou, Sekouba et Ali
De gauche à droite : Askadirou, Sekouba et Ali


Documentaire ou fiction ?
Avant la première rencontre, Dominique a réparti les 14 participantes et participants âgés entre 17 et 23 ans en deux groupes : le premier intègre le jury documentaire tandis que le second délibère sur des films de fiction. « J’ai fait mon choix selon leur âge, leurs intérêts et aussi dans l’espoir qu’ils puissent créer des liens. Si je vois que deux jeunes avec des parcours différents étudient dans le même établissement, j’essaie de les placer dans le même jury. »

Connaître et défendre ses droits
Près de la moitié des participants sont issus de l’asile. Originaires d’Afghanistan, du Cameroun ou encore de Guinée, ils ont décidé de prendre part à ce projet pour diverses raisons. Pour Askadirou par exemple, il s’agit surtout de connaître et défendre ses droits : « J’ai vécu beaucoup de discriminations. J’étais comme un oiseau qui ne savait pas où se poser sur terre. Dans mon pays au Cameroun, je n’ai pas pu aller à l’école. Au Nigeria – où je suis passé durant mon parcours migratoire vers l’Europe –, certaines personnes m’ont dit que j’étais une malédiction et qu’il fallait qu’on me sacrifie parce que je suis métis et que j’ai les yeux clairs. En Suisse aussi j’ai subi des contrôles au faciès. Pour tout ça, c’est important pour moi de connaître mes droits et de pouvoir m’exprimer librement. » Sekouba, originaire de Guinée, abonde : « Ça me permet de défendre mes droits et de mieux comprendre ce qui se passe dans le monde pour pouvoir développer mes propres opinions. » Lui aussi victime de profilage racial, il s’indigne : « On est tous des êtres humains. Le racisme est inacceptable. »
 

Lors de la soirée de délibération du 11 mars
Lors de la soirée de délibération du 11 mars


Le goût du cinéma et plus encore
Ali, quant à lui, possède un fort intérêt pour le cinéma. Le jeune Afghan précise : « Je suis là parce que c’est l’occasion de voir des films intéressants et de rencontrer d’autres personnes. C’est une expérience un peu stressante mais aussi excitante. » Un avis partagé par Dario, collégien à André-Chavanne : « Je suis en option arts au collège et je suis d’abord là pour découvrir des longs-métrages mais aussi parce que c’est un vecteur pour faire passer des messages importants. » De son côté, Elisa, élève de 3e année à Claparède, souhaite « développer sa culture cinématographique » mais également se positionner en alliée : « En en apprenant davantage sur les droits humains, je saurai comment agir pour soutenir les personnes victimes de discriminations. »

Une pléthore d’outils
Après plusieurs présentations dispensées par des organismes spécialistes de ces thématiques, les participant-es assistent à un atelier sur le consensus afin d’apprendre à débattre et argumenter. Place ensuite à la présentation des films en compétition et à différents outils d’analyse cinématographique. « Pour choisir les long-métrages lauréats, je leur demande de se prononcer sur le contenu, bien sûr, mais aussi sur l’aspect formel. C’est important de comprendre ce que dit le film mais aussi comment il est raconté », explique Dominique Hartmann.
 

Alice relit son discours juste avant la remise des prix
Alice relit son discours juste avant la remise des prix


Et les films récompensés sont…
Les jeunes ont ensuite eu plusieurs jours pour visionner les films en compétition dans les catégories « documentaire » et « fiction ». Nous les retrouvons le mercredi 11 mars pour la délibération. Les interventions sont d’abord un peu hésitantes mais s’animent au fil de la soirée, pour devenir presque passionnées ! Andrea, grand cinéphile, livre une analyse poussée et enthousiaste du documentaire Silver qui plonge dans le quotidien de mineurs en Bolivie. Mais c’est finalement A Fox Under a Pink Moon qui remporte la majorité des suffrages. Dans ce documentaire, Soraya, jeune Afghane de 16 ans, filme au smartphone pendant 5 ans ses tentatives d’évasion d’Iran. « On est immergés dans son histoire. Le fait qu’elle filme avec son téléphone nous donne l’impression qu’elle nous parle directement », soulignent la plupart des membres du jury.
« C’est un film qui montre la réalité violente des femmes sur le chemin de l’exil », déclare Sekouba. Hessam, d’origine afghane, prend à son tour timidement la parole : « J’ai parcouru un peu le même chemin que Soraya pour venir en Europe. Mais je n’aurais jamais pu sortir mon téléphone ; j’étais tout le temps stressé. Je ne sais pas comment elle a fait pour filmer. » Ali renchérit : « J’ai bien aimé le courage de Soraya. Elle a joué avec sa vie, elle a pris des risques. Pour moi, ce film, c’est la vérité. » En aparté, Dominique nous confie : « Pendant la projection de Fox, quand on voyait Soraya glisser des biscuits et des bonbons dans son sac avant de prendre la route, Ali – assis à côté de moi –  m’a chuchoté ‘Je mettais les mêmes choses dans mon sac à dos.’ »
 

Le prix du jury des jeunes, catégorie fiction, est attribué à Laundry.
Le prix du jury des jeunes, catégorie fiction, est attribué à Laundry.


Une expérience riche en rencontres
L’aventure se clôt le samedi soir lorsque les jeunes des deux jurys montent sur scène pour décerner leurs prix aux films lauréats : A Fox Under a Pink Moon, sacré meilleur documentaire et Laundry, meilleur film de fiction. L’émotion est à son comble et vient couronner une belle expérience riche en enseignements mais surtout en rencontres : « Au début, l’ambiance dans le groupe était calme et nous ne parlions pas beaucoup. Puis, petit à petit, au fil des projections et des discussions, nous avons commencé à échanger davantage, à partager nos avis, à débattre. Cela a créé une vraie dynamique de groupe et nous avons fini par beaucoup communiquer entre nous. Je pense que ce type de projet est particulièrement bénéfique pour les jeunes car il permet non seulement de développer son esprit critique mais aussi de faciliter l’intégration dans la société. » conclut Mohammad. Rendez-vous en 2027 pour la prochaine édition !

L’Hospice général est partenaire du FIFDH depuis de nombreuses années et soutient les prix du jury des jeunes – documentaire et fiction depuis 2026.


 

Jury des jeunes - © Mariia Symchych Navrotska