Retour 24 févr. 2026

Les « cafés solidaires » ou le goût des autres

Après la pause de Noël et la session d’examens de février, les étudiantes et étudiants ont repris le chemin des cours. UniTime, la cafétéria d’Uni Mail, résonne du bruit des conversations en ce mercredi de rentrée. Si certains pianotent sur leur ordinateur, un casque vissé sur les oreilles, d’autres – nettement plus nombreux – sont rassemblés autour de grandes tables et engagés dans des conversations animées. Pas besoin d’être devin pour comprendre qu’il s’agit des participantes et participants des « cafés solidaires ». Mais de quoi s’agit-il ?

Créés en 2017 par Julie, maître d’enseignement, et Anne-Cécile, employée administrative de la Faculté de psychologie, les cafés solidaires portent bien leur nom. Il s’agit de moments d’échanges ouverts à toutes et tous. Les boissons chaudes et les en-cas sont financés par l’Université de Genève et l’objectif est de créer des rencontres multiculturelles dans un cadre bienveillant et informel (cf. entretien avec Julie Franck ci-dessous).

En ce 18 février, près d’une quarantaine de personnes ont répondu présent. Parmi elles, des étudiant-es bien sûr dont deux Allemands venus parfaire leur français, mais aussi beaucoup de personnes issues de l’asile ou ayant un parcours migratoire. C’est notamment le cas d’Amir, Iranien de 23 ans, arrivé en Suisse en 2024 : « Je participe aux cafés solidaires depuis environ 6 mois », explique-t-il. « J’en ai entendu parler par un ami et depuis, je viens très régulièrement. Mon objectif principal est d’améliorer mon français mais j’ai aussi rencontré beaucoup de gens, comme Lara qui organise les cafés. Aujourd’hui, je suis venu avec Shamal et Masih. Ils sont Iraniens comme moi. » Attribué au canton d’Appenzell, Masih est en visite à Genève pour deux semaines. « I am not fluent in French yet.* » nous précise-t-il. « A Appenzell, j’apprends le Hochdeutsch mais c’est compliqué parce que tout le monde parle le Schwytzerdütsch et il y a plein de Schwytzerdütsch différents. J’aimerais parler français pour venir habiter ici. »
 

De gauche à droite : Louise, Amir et Shamal
De gauche à droite : Louise, Amir et Shamal


Lara, la jeune femme dont parle Amir est membre de l’association cafés solidaires qui porte le projet éponyme. Elle officie en tant que secrétaire de l’association et coordinatrice. « J’ai d’abord entendu parler des cafés solidaires en septembre 2024 dans le cadre des cours que Julie donne sur la migration forcée. En y participant, j’ai l’occasion d’avoir un regard plus pratique sur un sujet qui resterait sinon très théorique. En plus, en tant qu’étudiants, on peut se sentir isolés et ces cafés offrent un espace accueillant qui a permis de faire émerger une vraie communauté. Quand on vient, on sait qu’on échangera avec des personnes qui ont cette volonté commune de rencontrer des gens. On est confrontés à des individus qui ont un parcours migratoire et qui ont vécu des événements douloureux mais l’ambiance n’est jamais pesante. Ça me fait vraiment relativiser mes propres problèmes. »
 

Café solidaire du 18 février 2026

 

A une autre table, nous faisons la connaissance de Virgile. Etudiant en logopédie, Virgile est actuellement en stage de fin d’études et un peu moins disponible que d’ordinaire : « Je n’étais pas venu depuis une éternité et ça me manquait. J’aime beaucoup l’ambiance de ces cafés et rencontrer de nouvelles personnes. Dans un cadre informel comme celui-ci, on vient sans avoir forcément d’objectif précis et ça permet de ne pas se mettre la pression. Cela dit, en tant que futur logopédiste, je serai amené à m’occuper de patients qui apprennent le français. En discutant avec des personnes en situation de migration volontaire ou forcée, je peux mieux comprendre les obstacles auxquels elles font face, que ce soit au niveau de la langue ou à d’autres niveaux comme une recherche d’emploi, une situation émotionnellement difficile, … Parce que quand on n’est pas bien, on n’est pas forcément en état d’apprendre une nouvelle langue. » Un joli message de tolérance qui résume bien le principe des cafés solidaires.

*Je ne parle pas encore couramment français.
 

Julie, fondatrice des cafés solidaires, en compagnie de Hejrat, un habitué
Julie, fondatrice des cafés solidaires, en compagnie de Hejrat, un habitué


Entretien avec Julie Franck, 
créatrice des cafés solidaires et maître d’enseignement et de recherche à la faculté de psychologie et des sciences de l’éducation de l’Université de Genève

Comment vous est venue l’idée des cafés solidaires ?
C’était en 2017. Un nouveau président venait d’arriver à la tête de la section de psychologie et il nous avait demandé de réfléchir à des manières de rendre la faculté exemplaire. C’était pendant la crise migratoire. Nous avons lancé ce projet avec deux associations étudiantes de la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation (FPSE). Nous souhaitions nous rendre utiles aux personnes issues de l’asile. En même temps, j’ai toujours été sensible à l’isolement social auquel font face les étudiants genevois. Les cafés solidaires ne sont pas un espace d’aide aux migrants, il ne s’agit pas de leur rendre service. C’est vraiment un échange mutuel dont tout le monde bénéficie ; on fait d’une pierre deux coups en connectant les gens et en créant du lien.

Depuis lors, les cafés solidaires ont lieu les mercredis matin à Uni Mail durant les semestres de cours.
Depuis février 2025, des cafés du soir se tiennent également tous les jeudis à la maison de quartier de Plainpalais. Ils sont nés d’une demande de plusieurs participants issus de l’asile qui ne pouvaient plus prendre part aux cafés du matin parce qu’ils avaient décroché une place d’apprentissage, un stage ou un emploi. Certains d’entre eux sont d’ailleurs impliqués dans l’organisation de ces cafés du soir qui se déroulent même pendant les vacances et les périodes d’examens.


« En créant les cafés solidaires, on voulait se rendre utiles aux personnes issues de l’asile mais aussi agir face à l’isolement social des étudiants. »

 

Un café du soir à la Maison de quartier de Plainpalais
Un café du soir à la Maison de quartier de Plainpalais


Comment avez-vous maintenu le lien durant la période du Covid-19 ?
On a organisé des cafés en ligne mais ça n’a pas bien marché. Cela dit, c’était important pour nous de proposer cette option pour les personnes qui en ressentaient le besoin. Par la suite, le Covid a donné lieu à des échanges très intéressants. Quand l’université a rouvert ses portes, au début seules les personnes vaccinées y avaient accès. J’ai alors invité des étudiants en médecine à participer aux cafés solidaires pour faire de la sensibilisation à la vaccination.

A qui s’adressent les cafés solidaires ?
A tout le monde ! Aux personnes issues de l’asile, aux étudiants genevois, aux membres du corps enseignant et administratif de l’Université de Genève même si ces derniers sont moins nombreux qu’au début, etc. Ce qu’il est important de préciser est que ces cafés sont aussi un espace de formation. Par exemple, Sasha, Louise et Luna, qui sont tous trois étudiants en bachelor relations internationales, participent aux cafés dans le cadre d’un cours de gestion de projet.

En moyenne, combien de personnes prennent part aux cafés du matin chaque semaine ?
Aujourd’hui (ndlr : le 18 février 2026), c’est la reprise alors il y a moins de monde, environ 40 personnes. Mais d’ordinaire, on est plutôt 50 et cela peut même monter jusqu’à 80.

Ce sont des chiffres impressionnants qui témoignent d’une grande demande ! Savez-vous combien de personnes ont participé aux cafés solidaires depuis 2017 ?
C’est difficile à dire. Certains, comme Samira ou Hejrat, sont des habitués. Ils viennent chaque semaine depuis des années. D’autres ne viennent que quelques fois. Mais je pense que nous avons eu plusieurs milliers de participants en près de 9 ans d’existence.

 

Sasha et X
Sasha et Hamid

 

Julie, fondatrice des cafés solidaires, et Hejrat, habitué des cafés et champion de MMA