Elles et ils se sont réunis le 19 janvier à l’initiative de la Haute école de travail social (HETS) et de l’Hospice général pour réfléchir aux synergies et aux améliorations possibles dans la mise en application de la nouvelle Loi sur l’aide sociale et la lutte contre la précarité (LASLP), entrée en vigueur il y a tout juste un an. Représentant 69 communes, institutions et associations œuvrant dans le champ du social, les près de 220 participant-es aux ateliers ont su mettre en relief les points de vigilance et les premiers bénéfices apportés par la nouvelle loi.
En préambule de cette journée, le Conseiller d’état Thierry Apothéloz a rappelé le contexte de hausse de la précarité à Genève et la nécessité d’agir rapidement, afin de stabiliser les trajectoires de formation et d’offrir au plus vite les opportunités de sortir de l’aide sociale, ce que la LASLP entend justement proposer. Il a également insisté sur le changement de paradigme inhérent à une plus grande autonomie laissée au bénéficiaire pour sortir du cadre infantilisant dans lequel il est parfois enfermé.
Il en a appelé enfin au monde économique qui, selon lui, a un rôle primordial à jouer dans l’insertion professionnelle, mais aussi en amont, dans l’offre de formation d’apprentis.
Christophe Girod, directeur général de l’Hospice général, a quant à lui présenté les évolutions mises en place dans l’organisation de l’institution pour accueillir la nouvelle loi et l’impact subi par la hausse des dossiers de 40 % en 3 ans, soit avant l’adoption de la LASLP. Il a par ailleurs souligné le fait que cette loi est portée par l’ensemble des partenaires (réseau et communes) et que la mobilisation de toutes et tous est requise pour déployer les pleins effets de la loi et pour lutter contre la précarité.
De son côté, Jean-Félix Savary, directeur de la HETS, a rappelé qu’une loi sur l’aide sociale est fondamentale pour notre société pour rester dans un modèle démocratique. « La vie, c’est le changement et c’est pourquoi nous sommes là, avec nos différentes sensibilités. Plus on est nombreux, plus on est intelligent, si on est capable de se parler. » Un de ses objectifs affiché serait de créer une communauté d’apprentissage avec l’Hospice général et les communes.
Les ateliers
Six ateliers ayant réuni une trentaine de participant-es chacun ont eu lieu le matin et l’après-midi. Une restitution en a été faite en plénière en fin de journée. Les thématiques portaient principalement sur la collaboration entre les différents acteurs du réseau (Hospice général, communes, associations) mais concernaient aussi les représentants du milieu économique. Enfin, un atelier s’attachait plus particulièrement à apporter une réflexion sur les changements de posture des travailleuses et travailleurs sociaux dans le contexte de la nouvelle loi.
Témoignages
Sophie Buchs, directrice de Caritas
Quelles sont les idées pertinentes qui sont ressorties de cette journée ?
J'ai trouvé les messages des deux représentantes de l’association "Souris dans ton quartier" vraiment forts. Cette loi est un grand changement. C’est important de prendre le temps qu'il faut pour sortir de la logique de contrôle et construire le partenariat entre les travailleuses et travailleurs sociaux et les usagères et usagers, pour qu’une compréhension et une confiance mutuelles se construisent.
Concernant l'idée de développer la collaboration entre les différentes institutions, associations, etc., est-ce que vous voyez des points qui peuvent être améliorés concrètement ?
Je pense qu'on vit dans un monde qui est très concurrentiel, où chacun se bat pour avoir une part des moyens qui sont limités... De nouveau, on est sur une question de temps et de construction de la confiance. Je pense qu'entre l'Hospice général, les associations, les partenaires institutionnels, on travaille de plus en plus ensemble, mais c'est du travail qui se fait par incréments, qui se fait doucement, et il faut accepter que ça prenne du temps.

Alain Bolle, directeur du Centre social protestant (CSP)
Que penser du contexte actuel qui remet en question cette nouvelle loi ?
Il n’est pas possible de s'attaquer aujourd'hui à cette loi tant qu'on n'a pas le recul suffisant. C’est un processus qui prend du temps. L'Hospice général a testé la mise en œuvre de la LASLP au centre d'action social des Trois-Chêne, pendant la période précédant l'entrée en vigueur de la loi. On a pu constater qu'on est confrontés à un changement de paradigme majeur qui vise à penser autrement la question de l'aide sociale sur deux axes.
Tout d’abord le lien à établir avec le bénéficiaire au moment où il arrive pour la première fois. Comment expliquer au mieux le volet administratif et toute la question qui me semble essentielle de la forfaitisation et le projet de la personne, à ce moment-clé, alors qu’il s’agit en même temps d’évaluer ce qui est préoccupant, faire un bilan et se dire « déterminons ensemble et prenons le temps pour que l'accompagnement soit à la hauteur des besoins de la personne ». Comme l’ont souligné ce matin les témoignages de bénéficiaires de l’aide sociale, recourir à une institution d’aide sociale*, c'est extrêmement violent. Dans mon cadre professionnel, je l'entends très régulièrement. Cette violence-là, elle doit être travaillée, accueillie et puis on doit prendre le temps d'en faire quelque chose.
Le second volet concerne la question du lien avec les entreprises autour de l'insertion professionnelle. Et, au fond, la grosse critique qu'on peut faire, mais qui n'appartient pas à l'Hospice général, est celle-ci : que s'est-il passé, en amont, avec les personnes au bénéfice de l’assurance chômage pendant les X mois qui ont précédé ? A la sortie, on constate que le travail n’a pas été fait dans différents domaines notamment la maîtrise du français, sur les compétences métiers au niveau technique ou informatique pour permettre à la personne de s'adapter au marché de l'emploi tel qu'il est aujourd'hui. Et, en fait, la personne commence à rentrer dans un tunnel et souffre de cette non-action.
On devrait pouvoir faire des propositions de réorientation professionnelle parce que l'on sait très bien qu'il y a des gens qui n'ont plus d'avenir dans certaines professions. Aujourd’hui, le cadre fédéral ne le permet pas, mais alors comment Genève va répondre à cette question-là ? Le Conseil d’Etat a adopté un Plan directeur cantonal de l'employabilité ambitieux. Il faudra des moyens, sinon cela ne restera qu’une volonté politique et rien de plus. Et l’on voit bien dans les discussions abordées lors des ateliers que la question des moyens se pose déjà aujourd'hui, alors que ce nouveau plan directeur n’a que six mois.
*cf. l’intervention des deux fondatrices de l’association « Souris dans ton quartier » qui sont elles-mêmes accompagnées par notre service d’action sociale
Comment pourrait-on imaginer le développement d'une collaboration de tous les acteurs de la LASPL avec l'OCE ?
Une des propositions que nous avons présentée conjointement avec Caritas et 022 Familles, c'est qu'il y ait très rapidement un double regard posé par l'Office cantonal de l'emploi (OCE) et l'Hospice général, lorsqu’une personne arrive au chômage. Ce n'est pas extrêmement coûteux, mais ça permet d'identifier au plus vite quels sont les freins sociaux.
Si ce dispositif pouvait être mis en œuvre rapidement, cela aiderait la personne au bénéfice des prestations de l'assurance chômage et cela permettrait de prévenir une dégradation de la situation. Au fond, maintenant, le travail doit se faire autour de ce double bilan Office cantonal de l'emploi et Hospice général.

Julie Dombret, responsable du secteur de l'aide sociale individuelle et de l'insertion professionnelle à la commune de Plan-les-Ouates
Quels sont les avantages apportés par la nouvelle loi ?
C’est une véritable loi à portée sociale. Elle permet d’accorder davantage de confiance aux personnes suivies et de sortir d’une logique de contrôle systématique qui, à un moment donné, avait perdu son sens. Elle offre de nouvelles possibilités pour mieux soutenir et accompagner les personnes en difficulté. Pour moi, c’est une avancée essentielle.
Cette journée de réflexion, avec ces ateliers regroupant de nombreux acteurs sociaux pour réfléchir à des améliorations de la LASLP, ça te semble particulièrement pertinent au moment où la loi est remise en question par le Grand Conseil ?
Totalement. C’est une très belle démarche et une magnifique opportunité ! Elle montre l’ouverture de l’Hospice général à travailler avec les autres acteurs du réseau.
On concrétise ainsi une volonté politique qui a tout son sens. J’en ai profité pour faire de nombreuses rencontres aujourd’hui. Cela nous permet de mieux nous connaître, de faire émerger des idées de partenariats, d’échanger nos contacts.
Je suis convaincue que dès demain, cela nous motivera à travailler davantage ensemble.
En tant qu’ancienne responsable de centre d’action sociale (CAS) au sein de l'Hospice général, tu mesures mieux la pertinence d’avoir une connaissance de plusieurs institutions ou organisations ?
Complètement. On parle beaucoup de l’enjeu de l’information : comment mieux se connaître entre institutions, partenaires associatifs ou services sociaux ? Il peut parfois y avoir un sentiment d’opacité, ou au contraire une surcharge d’informations dans laquelle on finit par se perdre.
Je constate à quel point le fait de connaître des personnes, des interlocuteurs précis, d’avoir accès à l’information dont on a besoin, représente in fine une véritable plus-value pour les personnes que nous accompagnons et les projets que nous développons.
Et, c’est vrai, j’ai eu la chance de travailler à l’Hospice général pendant de nombreuses années. Cela me permet aujourd’hui d’avoir une vision globale du dispositif, dans lequel l’institution et les communes sont appelés à travailler ensemble comme partenaires.

Matthieu Jonard, responsable de la réception de Rive à l'Hospice général
En tant que participant à cette journée, qu’as-tu pu observer ?
J'ai pris part à deux ateliers. Le premier concernait les changements induits par la LASLP dans la posture des travailleurs sociaux au sens large, y compris pour les partenaires. Et le second atelier s’attachait à évaluer le fonctionnement de ces partenariats et comment les améliorer.
Tout le monde était visiblement très preneur de ces discussions, de ces échanges. On a même eu du mal à respecter les temps dévolus aux débats. Ce que j'ai pu constater, malgré tout, c'était une certaine opacité qui était perçue du côté des partenaires – communes, institutions et associations – sur le fonctionnement de la LASLP et ce que ça représentait concrètement pour les travailleurs sociaux de l'Hospice général et les gestionnaires financiers et administratifs, en dehors du changement de posture professionnelle.
Globalement, il a été relevé un manque d'informations sur la LASLP en elle-même et sur sa mise en application dans les CAS malgré un réel intérêt des partenaires pour le travail en réseau.

René YOMBO A YOMBO, Conseiller en insertion professionnelle
En tant qu’acteur de l’insertion professionnelle auprès des bénéficiaires de l’aide sociale, en quoi la nouvelle loi (LASLP) vous semble-t-elle apporter des changements ?
Selon le Conseiller d’État, Thierry Apothéloz, l’esprit de la LASLP vise à anticiper et prévenir la précarité des bénéficiaires de l’aide sociale genevoise. Elle encourage l'Hospice général à établir une collaboration active avec les entreprises publiques et privées, ainsi que les acteurs de l'insertion professionnelle, les autorités du marché du travail et les partenaires sociaux (Art. 59). L’objectif est de fournir aux personnes concernées des opportunités de formation, de reconversion et d’emploi, en respectant les normes du droit du travail.
Les changements observés à ce stade concerne la rapidité de prise en charge par les travailleuses et travailleurs sociaux (TS)(TS). En outre, les conseillers en insertion professionnelle rencontrent les bénéficiaires dans les 15 jours suivant leur premier rendez-vous avec un TS pour maximiser les chances de retrouver un emploi ou de suivre une formation.
Avez-vous observé des points qui méritent d’être améliorés ?
La LASPL, bien qu’encore jeune, n’a pas encore déployé tout son potentiel et nécessite du temps pour se développer pleinement. À ce jour, un travail considérable est en cours pour concrétiser l’esprit de la loi à tous les niveaux. Toutefois, certains aspects peuvent encore être améliorés, notamment en ce qui concerne la collaboration avec les milieux économiques.
Lors de cette journée, il a été possible de poser un premier constat à ce sujet, et une rencontre pour avancer sur cette question a été évoquée. Les panélistes se sont accordés sur la nécessité de renforcer la coopération entre tous les acteurs afin de faciliter l’insertion des bénéficiaires sur le marché de l’emploi. Le Directeur de l’action sociale Marko Bandler a également souligné que l'Hospice général est disposé à dialoguer avec les entreprises pour mieux comprendre leurs besoins et y répondre.
Nous disposons dorénavant de l’unité Contacts entreprises au sein de notre institution. Je suis optimiste et j’ai bon espoir que cette collaboration avec les milieux économiques et autres partenaires se déroulera sous de bons auspices.
Quel était l’état d’esprit des participants lors de la journée LASLP ?
À ma grande surprise, l’ambiance était très positive lors des différents ateliers auxquels j’ai participé, ainsi que pendant les moments informels. Les échanges se sont déroulés dans le respect et la bonne humeur. J’ai remarqué que, lors des ateliers, les participants ont fait plusieurs propositions dans les délais impartis, ce qui témoigne de l'ambiance productive et agréable tout au long de la journée.
Quels points positifs avez-vous observés ?
Le comité d’organisation mérite la palme d’or pour sa gestion impeccable de l’événement. Il a su orchestrer les différentes interventions et ateliers avec une grande fluidité et un grand professionnalisme. Tout était parfaitement organisé, rien à redire. Par ailleurs, la présence des autorités et les discours officiels ont joué un rôle clé pour cadrer la journée et en préciser les objectifs. Les participants venaient d'horizons variés, ce qui a permis d’enrichir les échanges. Nous disposions de tous les éléments nécessaires pour renforcer les actions existantes et, en même temps, envisager les prochaines étapes à déployer.
