Grande avocate en Albanie, son pays d’origine, Esmeralda a dû repartir de zéro à son arrivée à Genève. Aujourd’hui, juriste à temps partiel pour l’association Thrive en collaboration avec d’autres structures comme Elisa-asile, elle aspire désormais à vivre de ses compétences juridiques tout en développant ses talents artistiques. Portrait d’une femme discrète mais déterminée.
Une brillante carrière juridique
A Tirana, Esmeralda mène d’abord une brillante carrière de juriste pour un organisme public chargé des assurances maladie et accident. Elle fait figure de pionnière : « Il s’agissait de mener des enquêtes pour fournir des preuves notamment à la police, Interpol et aux hôpitaux afin de gagner des procès. Mais pour ce faire, il a fallu mettre sur pied des collaborations avec les institutions crimino-légales. Il n’existait aucune procédure, j’ai tout mis en place de A à Z. »
Dès 2003, elle obtient son brevet d’avocate. Dans le cadre de son travail, elle fait face à de nombreux risque et est confrontée à une corruption rampante : « J’ai reçu pas mal de menaces mais comme je n’avais pas d’enfant et ne possédais pas de bien matériel, je me suis dit: ‘A quoi bon avoir peur ?’ J’ai simplement dû trouver une manière de bien faire mon travail et de montrer que la justice pouvait aussi avoir sa place. »
Pendant quatre ans, elle enseigne le droit à l’université, puis travaille durant huit ans comme avocate de l’État, représentant notamment les ministères de la justice, de la culture et des finances. Comme elle nous l’explique, ce poste s’apparente à celui de procureur général. Elle résume ainsi son parcours avec fierté : « Au cours de ma carrière, j’ai gagné plus de 200 procès. »

Un douloureux retour à la case départ
En 2016, Esmeralda laisse tout derrière elle et s’envole pour Genève afin d’y rejoindre son époux. Persuadée de pouvoir faire reconnaître ses diplômes facilement, elle déchante rapidement : « En Italie, d’où vient mon mari, la validation d’acquis est presque une formalité. En Suisse, c’est le parcours du combattant. » S’ensuit une période difficile : « Mon mari travaillait toute la journée et je me sentais très seule. Il y avait aussi un immense décalage entre mon haut niveau d’études et mon niveau de français très bas. Je n’allais pas bien et c’était difficile de commencer une nouvelle vie dans ces conditions. »
Courageuse et déterminée, elle ne se laisse pourtant pas abattre. « J’ai dû accepter la réalité du déracinement et recommencer à zéro. C’était un grand défi émotionnel Ceux qui ne font pas ce travail restent bloqués dans la comparaison entre ce qu’ils étaient dans leur pays et ce qu’ils sont devenus ici.
Grâce notamment au soutien d’un ami érythréen, aujourd’hui médecin, elle accepte de redevenir étudiante et suit des cours de français auprès de différentes structures puis entreprend une formation juridique. Mais en mars 2020, tout s’arrête en raison du COVID et les cours sont annulés. Esmeralda maintient le contact avec plusieurs de ses camarades de classe : « On allait se promener au Parc des Bastions pour rester en lien et pratiquer le français. »
« Je suis heureuse de pouvoir aider »
Entre-temps, Esmeralda est parvenue à faire reconnaître son diplôme en Suisse. Mais le chemin vers l’emploi reste toutefois long. Elle s’engage alors bénévolement auprès de l’Hospice général et de l’association Thrive, qui finit par l’engager à 20 %.
Elle y travaille comme juriste en droit des étrangers et droit du travail : « Je suis heureuse de pouvoir aider. Même si je n’ai pas un parcours migratoire comme beaucoup de personnes que je rencontre, c’est important pour moi de leur montrer qu’il est possible de recommencer et de construire une nouvelle vie en Suisse. »

Les effets thérapeutiques du chant et de la peinture
Face aux difficultés, Esmeralda s’est récemment remise à la peinture qu’elle pratiquait déjà enfant : « Je mets de la musique et je peins, cela me permet de décharger mes émotions. Quand je peins, je ne pense plus à rien, j’oublie mes problèmes. »
Le chant, notamment lyrique, occupe également une place importante dans sa vie : « Comme la peinture, le chant a un effet transformateur. Il me permet de ne pas rester prisonnière du passé. » Depuis qu’elle a repris une pratique artistique, elle a réalisé une trentaine de toiles. Aujourd’hui, le rêve d’Esmeralda serait de pouvoir augmenter son taux d’activité à Thrive et exposer ses œuvres. A bon entendeur !